Expo photo Claude Pichereau

De la brume émerge, mystérieusement, l’édifice religieux, tel un vaisseau fantôme revenu de l’abysse, presque immobile, parmi les toits des maisons aux tuiles luisantes de la fraîcheur d’un matin d’hiver. À bord de la nef craquelante, des âmes défuntes sans corps, en lévitation, des corps animés sans âmes qui, pathétiques, tentent de se tenir droit. Un sacristain qui court de toutes parts sur le pont, hélant et hissant de sa gaffe les esquifs égarés dans les eaux précipitées de la vie, déambule entre les prieuses aux voiles déchirés et les béguines aux langoureuses litanies de sirènes trompeuses. Au cœur du bâtiment, dominant de son aura, le guide enrobé de noir comme un pirate de Dieu, accroché ferme à sa rampe de jubé et protégé par une retable couverte de marines iconoclastes, s’escrime à maintenir le cap de l’espérance.



Dans cet océan de brume, d’autres navires voguent, eux aussi perdus, en apparence, en filigrane d’un ciel et d’une terre qui s’infiltrent l’un dans l’autre ; à l’horizon, la douce présence posthume de Jeanne de Laval, veille au grain. La vie reprend pied et les baumes qui soulagent l’esprit et embaument la vie, répandent leurs merveilleuses effluves dans les ruelles et les venelles. Le village plonge lentement ses racines dans le sol et l’alchimie de l’eau et de l’air fait naître des toits, noyés dans des branchages qui s’enracinent, à leur tour, dans le ciel gris. Très vite, sur la palette du créateur de cette oppressante journée de grisaille, se mélangera la pâte grège du matin et la gouache flavescente des rayons du soleil pour faire naître un feu grégeois dans une mer d’azur apportant la chaleur qui oindra soigneusement les bleus de nos cœurs.



Le clocher, fier et imposant, perce alors l’immensité colorée du bleu pur de Brion. D’où que l’on se trouve, la tour mystique s’impose à la vue du badaud en maraude, errant plein d’interrogations qui se cherche et qui, peut-être, trouvera en ces lieux grandioses et solennels, parfois une réponse, parfois un chemin à suivre qui lui permettra, un temps, de remiser au clou ses questionnements métaphysiques. La vie n’est plus alors qu’une question de points de vue, d’angles du regard qui fournissent à chacun sa Vérité. Qui de l’arbre ou du clocher s’élève au plus haut ? Les Cieux sont-ils l’incarnation du Vrai et le gouffre celui de l’Enfer ?



Le minéral de grès est dur et faible à la fois, qui s’effrite tranquillement au gré du temps, au fil des heures, au fil des heurts, par l’insidieuse conjugaison de l’immixtion de l’eau en ses fondements et d’un froid à pierre fendre renouvelé à chaque odyssée hivernale. Le comportement ambigu de l’eau vient abreuver le combat, elle si purificatrice et salvatrice, si amniotique et vitale qui devient acérée comme le fil d’une arme blanche dès que les frimas nous rappellent à leurs bons souvenirs.



La nature, inexorablement, arrondit les angles aigus que la main de l’homme, obtus à sculpter son existence, a ciselés, dans des lignes brutales et contondantes presque violentes. Cependant que les formes douces et féminines nous rassurent, elles ne tirent leurs forces que du manichéisme malin qui naît de la confrontation perpétuelle de l’angle et de la rondeur qui s’entrechoquent et s’enrichissent, à tour de rôle. Ces rondeurs feront vite oublier la rudesse nécessaire des contreforts qui soutiennent l’ouvrage : force et douceur comme les deux composantes antinomiques d’une même croisade.



Le galbe de la tour, dont le mystère se niche dans l’infinité réelle du nombre 3.14159…, a pourtant été dessiné à la truelle métallique et anguleuse comme le couteau du peintre qui lisse les formes louvoyantes d’un sein ou d’une hanche de la femme qu’il couche dans ses toiles. Les mascarons inquiétants d’autrefois qui épiaient, du haut de faux mâchicoulis, les âmes pécheresses d’un air inquisiteur, ressemblent aux caméras de surveillance des temps modernes ; les premiers renvoyaient à la crainte des foudres de Dieu, les seconds à celle d’un centre de contrôle tout aussi pénétrant.



Les visages pétrifiés enchâssés dans la pierre font songer à ces suppliciés dont on entravait les mains et les épaules dans un portefaix et qu’on livrait à la vindicte populaire pour un chemin de croix dans les rues du village. Chacun d’entre eux exprime un sentiment ou prend l’aspect d’un diablotin monstrueux, mi-homme, mi-bête. Lequel, du style roman ou du style d’un roman, peut produire la plus harmonieuse des constructions dans laquelle viendra se nicher le pigeon au creux d’un trou vacant d’un mur d’église, ou l’oiseau Lyre dans les espaces laissés béants, des sentiments humains ?



Et si la liberté c’était de vivre hors d’atteinte des prédateurs d’en bas, entre ciel et pierre, entre ciel éther, comme l’oiseau qui se tire à tire d’aile, loin d’elle. Sans elle, tu vis libre. Avec ailes, tu t’envoles dans un monde sans mesures, dans un espace infini où tous les rêves sont permis. L’élévation spirituelle offre parfois un palliatif qui nous permet de nous affranchir de la pesanteur têtue à vouloir nous faire redescendre avant l’heure. Quel leurre ! La croix est un symbole ou un perchoir selon que l’incarnation nous ait glissé dans une enveloppe charnelle humaine ou dans un duvet de plumes.



À l’anarchie apparente des branches de l’arbre que la Nature a voulue à grands renforts de sélections séculaires, l’Homme a opposé ses constructions massives et angulaires à contreforts. Le feuillu qui pointe toutes les directions à la fois, déplumé au sortir de la saison froide, finira toujours par renaître de sa sève et de ses nèfles alors que la pierre altière et imbue du symbole qu’elle entretient lorsqu’elle pointe un unique zénith monothéiste, finira, tôt ou tard, en une ruine recouverte d’une végétation ironique.



Quelque chose cloche dans l’imposante construction minérale à la gloire du Créateur, quelque chose qui résonne aux confins de la vallée pour rappeler à l’ordre les païens égarés. Le timbre métallique qui sort des ouies de ce monstre froid peut glacer le sang de son glas, peut tinter à la prière des vêpres ou tintinnabuler de joie à l’appel des fiancés. L’orgue de pierre offre une verticalité de colonnes juxtaposées qui semblent monter à l’infini pour si rejoindre et, loin de souligner la force de l’édifice, il assourdit et envoûte l’observateur mélomane comme si des sons majestueux sortaient de ses longs tubes de pierre figés.



Tu n’as sûrement rien vu de ta brève vie qui, bien vite, n’a plus été la tienne, dérobée par tous les suiveurs à qui tu n’as pas su dire : « allez par vous-mêmes et laissez-moi vivre ». Ils t’ont conduit là-haut et l’effigie que tu es devenue dans la souffrance et dans celle de ta mère, s’élève dans l’éther, aux détours de nos chemins, depuis vingt siècles, à la gloire d’un dieu hypothétique. Je n’y vois que l’apothéose de la cruauté humaine qui, non satisfaite de donner la mort, le fait dans la plus abjecte barbarie et l’exhibe sans pudeur. Un sélénite tombé là s’effraierait-il à la vue de ce fils crucifié, symbole de notre Inhumanité ? Pardon à toi improbable visiteur lunaire !



De battre mes ailes se sont arrêtées, comme se sont arrêtés les milliers de ronds dans l’eau vive que la pierre jetée au ruisseau avait laissés derrière elle. Les ailes rognées des joies du moulin de mon cœur ne battent plus dans l’air et ne demeurent plus que les fondements d’un amour vaincu : une tour. La vie joue parfois un drôle de tour quand, croyant à la fidélité d’un chien assis installée en toit, le vent mauvais nous arrache les bras !





Le brouillard estompe les formes et les couleurs de la pierre et du végétal comme les fumées d’opium celles des murs et des fantômes aux mouvements empesés d’une fumerie tonkinoise. Dans ce purgatoire irréel, nos pensées en divagation sont lentes et apaisées, qui nous conduisent vers un bien-être cérébral, vers un paradis artificiel.



Au village, les âmes vacillantes déambulent dans les ruelles le long de la semaine qui se retrouvent en son cœur, le dimanche. L’édifice imposant, laisse planer chez l’insoumis, un doute qui le ronge et fait naître chez lui, comme l’impression inconsciente du pari de Pascal. Désocialisé, isolé, en dehors du cocon social tissé par les représentations dominicales d’une œuvre théâtrale rejouée depuis des siècles, le doute envahit le mécréant qui s’impose à lui-même sa punition et sa croix de paria.



L’Homme, en élu exagérément rigoriste de l’évolution darwinienne, s’évertue de façon pathétique à ordonner le monde tandis que la Nature et le Temps prennent un plaisir malicieux à défaire tout cela. Le peintre imaginaire qui, par quelques touches d’un pinceau trempé dans des verts, des bleus et des roses, s’amuse à faire disparaître la pierre froide et unie dans les folles arabesques irisées de branchages désobéissants.



Les rayons hivernaux de l’astre solaire qui dardent aux travers des figures saintes ciselées dans les petits éclats vivement colorés des vitraux, donnent vie aux colonnes opalines. Le visage trop mélancolique et la pierre froide s’illuminent parfois à la façon d’un kaléidoscope par le truchement d’un reflet flou lui parvenant d’une scène joyeuse. La pierre prend vie. Le visage s’illumine.



Les branches d’ogives minérales montent, au-dessus de la nef, de la lumière jusque très haut vers les teintes grèges foncées dans un camaïeu blanc-bège, soutenues par de fières colonnes géminées à chapiteaux sculptés de feuilles d’acanthes et de crochets. Les taches de couleurs criardes de St Gervais et Saint Protais mettent en valeur la teinte pastelle de la triple arcade romane, la beauté émanant souvent d’une opposition d’effets ; la beauté et la douceur sont ce quelles sont par la grâce de la laideur et de la violence.