Extrait du chapitre XIX du roman Tout faux de Claude Pichereau aux Editions Bénévent.

Charles, sentant qu’il sombrait dans une mortelle souffrance, a, par instinct de conservation, poussé Edith à assumer ce qu’elle était ; il voulait qu’elle le haïsse définitivement afin qu’il puisse l’oublier, tout espoir de réconciliation étant, par cet acte odieux, devenu impossible. Il s’agit d’un attentat suicide verbal. Mais le sénateur-maire et directeur du roman est-il Jean-Charles Taugourdeau dans la réalité ? A voir l’acharnement de ce dernier à tenter l’impossible pour que le roman ne soit pas diffusé, le lecteur se fera sa propre opinion. Il serait opportun qu’il cesse ce harcèlement et qu’il s’explique enfin.

EXTRAIT DU ROMAN "TOUT FAUX"

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Troisième lettre vomitive donnée de la main à la main à son employeur, - je n’ai pas l’outrecuidance de dire en main propre tant je me sentais mentalement sale –, durant la période d'essai.

Angers, le 15 mars 2004
Monsieur le Directeur,

La démarche qui m’anime, en vous écrivant, est celle d’un désespéré qui n’a plus la force de continuer à manipuler les autres. Elle concerne également Édith, bien malgré elle. La chape de silence que je m’étais imposée m’est, dorénavant, trop pesante et je ne puis rester dans l’ombre, avec mes secrets, plus longtemps. Il faut que vous sachiez que vous avez fait l’objet d’une manipulation, bien peu répréhensible, certes, mais tellement affligeante et si peu noble ! Voilà un an déjà que j’ai rencontré Édith et j’ai tout de suite vu en elle une sorte d’Emma Bovary doublée d’un Julien Sorel, enfermée dans sa vie terne, mais dotée d’une soif d’arriver, par tous les moyens, à un petit plus social, modeste pour d’aucun, mais rutilant pour elle. C’est sur cette base que la machination sentimentale a pris forme et vous en fûtes l’objet.

Rapidement, je trouvai pour elle le moyen d’approcher le notable local, que vous êtes. Par le biais du poste de correspondante du journal La Dépêche de l’Ouest, qu’elle obtint relativement aisément suite aux quelques recommandations d’usage que je lui avais fournies et couplées à son charme naturel, le contact fut possible. Pour vous avoir rencontré à deux ou trois reprises, je n’ai pas eu de difficulté à déterminer votre profil psychologique et émotionnel. Vous êtes très lisible et c’est tout à votre honneur.

À la première rencontre entre Édith et vous, j’ai tout de suite su que le but escompté serait atteint. Après chacune de vos rencontres, j’avais droit à la restitution détaillée de l’entretien, au déroulement des choses, jusqu’à vos regards, vos comportements et de vos remarques vis-à-vis de votre charmante interlocutrice, petit trésor insoupçonné dans votre commune. Parfois même, ces conversations pouvaient être enregistrées à l’aide du dictaphone numérique Sony dernier cri que je lui avais offert. Elle adore les technologies de pointe ! À chaque fois, nous affinions notre stratégie de communication pour la rencontre suivante et pour faire naître en vous le désir d’en savoir plus et bien entendu, d'éveiller des sentiments de séduction. Tout était prévu à l’avance : quand arriver à la réunion, à quel moment la quitter pour que cela vous agace de la voir s’en aller, quels propos à double lecture tenir sans dévoiler ses intentions et jouer sur les ambiguïtés, quels regards vous lancer ! Il faut signaler que mon élève, excitée par ses aptitudes à la manipulation qu’elle ne se connaissait pas à ce point, et également par la vision d’un poste à la clé qui la sortirait de sa monotonie de secrétaire modeste et docile, obéissait au doigt et à l’œil à mes conseils. Édith savait très bien user et abuser de son charme indéfinissable, que j’ai réussi à décrypter ; c’est son arme innée, mais elle ne savait pas bien l’utiliser, par le passé. Vous êtes tombé dans le panneau, mais rassurez-vous, vous n’êtes pas la première ni la dernière de ses proies.

Parfois, je vous observais dans l’ombre ; chaque rictus, chaque sourire en coin, chaque coup d’œil, chaque position de vos mains ou déambulation de votre personne en présence d’Édith, révélait le comportement qu’il faudrait adopter pour vous ferrer. Ça a été relativement simple tant votre cheminement émotionnel était basique. Vos appels téléphoniques étaient détaillés après coup, vos silences et vos hésitations étaient interprétés, la mécanique de votre parade nuptiale se découvrait. Je lui disais : « maintenant, appelle-le » ou alors « attends vendredi à telle heure ». Le fait d’aller courir ou pas avec vous, mais tout en vous ayant dit qu’elle viendrait pour vous faire espérer, permettait de vous faire monter en pression. Tout était calculé par cette princesse machiavélique et moi-même.

Le salaire, les avantages en nature, le type de véhicule, les conditions étaient pesés et décortiqués. Une expression bien peu louable revenait régulièrement : « il faut lui faire cracher le morceau », bien peu noble et limite humiliante pour la pauvre victime, inconsciente de la trame en cours.

La proposition épistolaire que vous lui avez adressée ne fut pas longue à être analysée elle aussi, en vue du rendez-vous d'embauche. Il était hors de question de l'accepter en l'état, quelle qu'elle fusse, sans au préalable, rogner le morceau jusqu'à l'os. Elle devait vous résister systématiquement, même si son salaire doublait presque. Parfois, j'étais informé en temps réel de vos attitudes de collégien amouraché d'une femme difficilement accessible, sauvage et directe. Les sms et le portable furent des alliés de tous les instants. Je téléguidais tout, sans remords, en tous cas, dans les premiers temps. Édith prenait tant de plaisir à jouer ce jeu cruel, que parfois elle en rajoutait et je la réprimandais gentiment en lui remettant en mémoire les objectifs initiaux.

Lors de l'entretien d'embauche, chaque mot, chaque mimique d'Édith, la position même de ses mains et de ses jambes, ses regards légèrement de profil laissant volontairement paraître la méfiance mais aussi un début de complicité, avaient été sélectionnés par nous comme on sélectionne des graines pour obtenir une meilleure variété de plantes. Et Édith, cela ne vous aura peut-être pas échappé, est une plante carnivore. Le B-A-BA de la conquête de la place nous avait poussés à analyser votre entreprise, vos prises de position au Sénat ou à la mairie, rien ne passant au travers. Vous avez bien aidé Édith, qui n’était pas commerciale pour deux sous, - envoûteuse, enjôleuse certes, mais au vernis craquelant - en ne lui parlant pas de technique métier mais de course à pied et de bonne forme à l'âge de cinquante ans. Je dois vous avouer que parfois nous trouvions cela affligeant et ces « vous allez courir dimanche ? » qui revenaient sans cesse dans vos propos, nous semblaient d'un puéril qui nous faisait nous inquiéter quant à vos motivations réelles. Sommes-nous donc vils à ce point pour nous permettre de juger les gens de la sorte ! De quel droit ? J'en tremble aujourd'hui de honte à votre égard. Je sais maintenant qu'il s'agissait de timidité de votre part, de cette difficulté à mouvoir ce trop grand corps peut-être et il n'est pas non plus aisé d'affronter le regard paralysant de la veuve noire posée là devant vous, attiré que vous étiez, par ses yeux à qui personne ne résistait jamais. Pour moi qui connais Édith comme je la connais, il n'y a rien d'étonnant à cela ; vous êtes standard.

Le summum arriva lorsque vous vîntes assister à la répétition de notre pièce de théâtre ; même les aveugles, ceux qui n'ont aucune once de sensibilité en matière de morphopsychologie et d‘analyse comportementale, pouvaient voir à quel point votre langue était déroulée sur le sol, ce soir-là. Les yeux de cocker que vous arboriez parlaient d’eux-mêmes. Vous étiez déjà bien contaminé par votre nouvelle collaboratrice, pris par son virus dévastateur. À ce moment, j'ai ressenti un peu de pitié à votre égard et j'ai commencé à éprouver quelques remords. Je me suis également demandé si nous n'étions pas allés trop loin, à un degré difficilement gérable par la suite, lorsqu'il s'agirait de vous éconduire, une fois la période d'essai de trois mois arrivée à son terme et si, toutefois, vous étiez accro à la belle. Cette situation me rendait jaloux, genre de sentiment que la fréquentation d’Édith avait fait naître chez moi.

Tout cela est allé trop loin. Ce jeu morbide doit cesser d'une manière ou d'une autre. Le tout Castel-Bellus murmure déjà ; vos employés évoquent ce poste créé sur mesure pour la nouvelle poupée du boss... Je n'en peux plus de refouler tous ces secrets, certes naïfs mais malgré tout, bien néfastes au peu d'honneur qu'il me reste, et j'espère retrouver un fond de dignité humaine, restaurer un soupçon de morale dans ma vie, même si en m'exécutant à cette confession, je déclenche un peu de remue-ménage, un peu de haine ou de tristesse. Il n'y a aucune volonté de nuire dans mes pauvres mots ; n'y cherchez aucun machiavélisme dans un quelconque dessein. Celui qui n'attend rien, parle juste. Je fais seulement table rase de ce passé peu glorieux et qui blanchit mes nuits autant qu’il noircit ma réputation. Édith en sera un peu offusquée, mais vous connaissez l'effet du temps qui passe et elle aura tôt fait de rebondir. Cette lettre n'est qu'une sorte de suicide sentimental, qu'un attentat verbal dévastateur de l'amitié qui nous liait. Je me demande encore comment nous avons pu glisser si bas. Il faut, malgré tout, relativiser, car tout cela, ce ne sont que des mots. Saurez-vous lui pardonner ?

Charles